Conspirationnisme, complotisme sont les noces entre crédulité et défiance

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Intox, théories fumeuses, farfelues et souvent dangereuses : les tenants du complotisme tentent depuis toujours d’instiller leur vision délétère du monde dans les esprits. La crise sanitaire représente pour eux un parfait terrain d’exercice. Un seul exemple récent : Hold-up, documentaire controversé qui promet de raconter l’histoire secrète de l’épidémie de Coronavirus, en réalité produit complotiste d’une efficacité redoutable. Pour Rudy Reichstadt*, fondateur de Conspiracy Watch, Observatoire du conspirationnisme, il est temps d’arrêter la complaisance.

Conspirationnisme

Depuis le début de la crise sanitaire, les théories complotistes se multiplient, dangereuses à plus d’un titre.


Infirmiers.com : Conspirationnisme, complotisme, théorie du complot : que recouvrent ces termes ?

Rudy Reichstadt : Le conspirationnisme consiste à attribuer abusivement (la précision est importante) l’origine d’un événement, d’un fait, d’un phénomène, à l’action occulte et malveillante d’un petit groupe d’individus. C’est donc une accusation à la fois calomnieuse et extravagante parce qu’elle n’apporte jamais la preuve définitive du complot qu’elle dénonce et qu’en plus elle n’est pas plausible. Le mot conspirationnisme entre dans le dictionnaire en 2011, celui de complotisme en 2016 et il est vrai que les occurrences de ces deux termes se sont multipliées très significativement ces deux dernières décennies. L’expression théorie du complot est plus ancienne. On en trouve les premières occurrences en langue française dans les premières années du XXe siècle, mais c’est dans la deuxième moitié du XXe siècle qu’elles se multiplient, notamment dans le sillage de l’assassinat  du président Kennedy, qui va réactiver les discussions autour de ce sujet. Les mots complotisme et conspirationnisme sont, de fait, synonymes. Mais il y a une petite variation de sens à prendre en compte : parler de “conspiration”, c’est mettre l’accent sur une entente aux objectifs diffus. Lorsqu’on parle de “complot” au contraire, on évoque davantage un plan bien circonscrit dans le temps et dans l’espace. L’iconographie nous renseigne d’ailleurs sur ce point : les conspirations sont représentées plus généralement sous la forme d’une pieuvre là où un complot va l’être sous la forme d’une pyramide.

Infirmiers.com : A quand remontent les théories du complot dans le monde scientifique ?

Rudy Reichstadt : Les théories du complot sont des discours d’accusation. Depuis qu’il existe des sociétés humaines avec des enjeux de pouvoir, il existe des théories du complot. Quant à la science, depuis qu’elle est considérée comme une instance d’autorité – comme une institution même – elle est devenue une cible. Cela ne date donc pas d’hier.

Infirmiers.com : Depuis le début de l’épidémie, on a vu émerger des discours troublants, y compris sur les chaînes d’information grand public… Pourquoi ce contexte de crise sanitaire favorise-t-il la tendance complotiste ?

Rudy Reichstadt : Il la favorise effectivement parce qu’un contexte sanitaire dans lequel on fait face à une pandémie aussi virulente, d’abord, est rare. Lorsque cela arrive dans l’histoire, cela s’accompagne presque toujours de théories du complot, parce que les gens sont en quête d’explications. Il leur faut rationnaliser ce qui arrive, pour se donner l’illusion d’une forme de maîtrise sur quelque chose d’immaîtrisable et ainsi, de surmonter l’incertitude et la peur. De sorte qu’il est tout à fait naturel et humain d’être séduit par des explications de type complotiste. 

Un contexte sanitaire dans lequel on fait face à une pandémie aussi virulente, d’abord, est rare. Lorsque cela arrive dans l’histoire, cela s’accompagne presque toujours de théories du complot.

Infirmiers.com : C’est l’angoisse alors, qui fait émerger cette réaction-là chez les humains en général, avec une propension plus ou moins forte à croire à tout ce qui passe ?

Rudy Reichstadt : Les humains sont capables aussi de surmonter leurs angoisses, et de ne pas s’y abandonner, mais on observe, effectivement, une corrélation entre anxiété et adhésion plus forte aux théories du complot. Ce qui peut paraître contre-intuitif : la logique voudrait en effet que lorsque l’on s’inquiète beaucoup au sujet d’une épidémie, on adhère au contraire aux mesures de prudence. Or, c’est le contraire que l’on voit : ce sont les gens a priori les plus anxieux face à l’épidémie qui versent plus facilement dans ce type de discours. J’y vois là encore le signe d’une volonté de reprendre le contrôle sur le cours des choses. 

Infirmiers.com : On entend le besoin d’explications, qui n’explique pas pour autant que certains se tournent vers les théories du complot…

Rudy Reichstadt : Le besoin de comprendre se traduit en réalité chez beaucoup d’entre nous par un besoin de croire. Les illusions permettent temporairement de se rassurer à bon compte, avec peu d’effort intellectuel. Considérer, lorsqu’on est au début de cette épidémie notamment, qu’il suffirait de mettre Bill Gates* en prison pour régler le problème (parce que c’est ça qu’on a entendu !) en est une bonne illustration. Or évidemment, à l’époque, on ne savait pas si l’on trouverait un vaccin, si l’on trouverait un traitement… Cette absence de réponse, cette incertitude lancinante peut avoir quelque chose de vertigineux, d’où le recours à la théorie du complot. Il y a une deuxième chose qu’il ne faut pas oublier non plus, c’est que la croyance en général, et pas seulement la croyance complotiste, permet de fermer le champ de questionnement et donc de nous libérer d’une forme de “charge mentale”. Laisser ouvertes des questions sans réponses se révèle très fatigant intellectuellement, inconfortable, pas évident à assumer. En ce sens, la croyance permet  de nous donner du répit. On comprend dès lors pourquoi certains ont versé dans une lecture religieuse de cette épidémie, défendant l’idée qu’il s’agirait d’un châtiment divin. On a vu émerger de nombreux discours de ce type pendant toute la crise sanitaire.

On parle aussi beaucoup de la défiance, envers le pouvoir, les institutions… Or, si la défiance peut expliquer que l’on se détourne d’un certain nombre de sources, de paroles d’autorités, elle n’explique pas que l’on aille vers des sources qui sont dix fois plus toxiques et que l’on recompose de nouvelles figures d’autorité auxquelles on se met à croire aveuglément, comme s’il s’agissait de paroles d’Evangiles. Le complotisme tient précisément dans ce bond entre la défiance et la crédulité. On commet à mon sens une erreur majeure lorsqu’on inverse le sens des causes et des effets. S’il est vrai que le complotisme prospère dans cette atmosphère de défiance et de remise en cause des grandes paroles d’autorité, il est, pour l’essentiel, un agent actif de sape de la confiance dans les institutions. Autrement dit : c’est lui qui vient creuser le sillon de la défiance. En ce moment, notamment avec la sortie du film “Hold-up”, je trouve que ces questions-là sont très mal posées dans le débat public. 

Infirmiers.com :  Quels sont les profils des personnes les plus susceptibles de croire et de partager ces théories ?

Rudy Reichstadt : On peut brosser un portrait-robot (à partir de données socio-économiques, d’âge, de génération, de sensibilité politique, de manière de s’informer…) mais, ce qu’il faut dire tout de suite, c’est qu’un portrait-robot n’est pas la photographie d’une vraie personne, ni non plus la vraie personne. Ça n’est, justement, qu’un portrait-robot, et donc toujours un peu approximatif, toujours un peu faux. Cela étant dit, on voit, à travers les données que nous avons pu recueillir que plus on est jeune, plus on a tendance à croire aux théories du complot, pas forcément parce qu’on est jeune et donc moins diplômé, mais sans doute parce qu’il y a un effet de génération lié à la manière dont on a été socialisé politiquement. On observe aujourd’hui que les moins de 35 ans sont significativement plus perméables à cet imaginaire complotiste que les seniors, la génération de leurs grands-parents. Notre hypothèse de travail, c’est que cette tendance est directement liée à leur manière de s’informer – prioritairement sur les réseaux sociaux et sur les plateformes de vidéos en ligne. Cette génération est donc plus exposée au complotisme qui vient contaminer sa vision du monde. Il existe évidemment d’autres variables : plus on est diplômé, moins on a tendance à croire à ces théories (même si le diplôme ne vous immunise jamais complètement, tant s’en faut) ; le niveau de vie entre aussi en ligne de compte : plus on est aisé, moins on y croit. Enfin, les sympathies politiques jouent : les personnes qui adhèrent le plus aux théories du complot sont surreprésentées aux deux extrêmités du spectre politique, en particulier à l’extrême droite. 

On observe en 2020 que les moins de 35 ans sont beaucoup plus perméables à l’imaginaire complotiste que leurs grands-parents. Notre hypothèse de travail, c’est que cette tendance est directement liée à leur manière de s’informer – prioritairement sur les réseaux sociaux et sur les plateformes de vidéos en ligne.

Infirmiers.com :  Comment expliquer que certains experts, y compris parfois des figures éminentes (anciens prix Nobel…) puissent relayer des informations qui vont à l’encontre de l’avis du monde scientifique, à l’encontre de la raison et qui sont prises avec beaucoup de sérieux par le grand public.

Rudy Reichstadt : Cela s’explique par le fait que ce sont des êtres humains comme les autres, traversés par des croyances, des passions, qu’ils peuvent se comporter de manière malhonnête ou dogmatique, se transformer en démagogues ou en mégalomanes, etc. Cela n’a rien de nouveau. Songez à tous les scientifiques, les penseurs et même les poètes qui, au XXe siècle, se sont compromis avec le totalitarisme par exemple. Si la tentation complotiste n’a pas à voir directement avec l’intelligence, elle peut en revanche être très liée à la paresse intellectuelle. Ce qu’il est intéressant de noter, c’est que les personnes qui sont attirées par les théories du complot sont elles aussi sensibles aux arguments d’autorité. Simplement, elles sélectionnent les autorités auxquelles elles s’en remettent en fonction d’un seul critère : celui du confort intellectuel. Il s’agit de croire sur parole des personnes qui vont dans le sens de leurs idées préexistantes et de leur vision du monde. 

Infirmiers.com : Film Hold-up, origine du virus en laboratoire… quels sont les ressorts du complotisme ? Y a-t-il des points communs, des récurrences identifiables ?

Rudy Reichstadt : Il y a une technique rhétorique qui est mobilisée dans presque toutes les théories du complot, c’est celle de la conglobation. C’est-à-dire la juxtaposition d’arguments qui peuvent être empruntés à un champ très diversifié de la connaissance, qui pris séparément ne valent pas grand-chose, mais qui, présentés ensemble, exercent un effet d’intimidation intellectuelle très fort. C’est le cas de « Hold-up ». Le film dure plus de 2h40. Il y a de bonnes raisons pour qu’un spectateur lambda, mal informé, se sente écrasé sous le poids des arguments et que naisse en lui l’idée que, même si tout n’est pas vrai dans ce film, au moins “tout n’est pas faux”. C’est encore une fois tout à fait naturel que d’être ébranlé dans ses convictions lorsqu’on est exposé à un bombardement d’arguments comme celui-là car très peu, voire aucun d’entre nous, ne peut avoir immédiatement une réponse à toutes les affirmations contenues dans un document aussi long. De plus, ce film, qui mêle le vrai et le faux, des faits exacts, des accusations calomnieuses, des spéculations gratuites, des choses parfois invérifiables, est d’autant plus toxique qu’il essaie de se donner les apparences de la crédibilité : interviews d’”experts”, mise en scène d’une “enquête” calquée sur les codes du reportage d’information classique, etc. Bien sûr que ce film ne vous parle pas de licornes, du Yéti ou du monstre du Loch Ness ! Il vous parle de la crise sanitaire et donc de quelque chose de réel. Il traite même de vrais sujets comme la gestion de la pandémie en France. Ce n’est pas ça le problème. Le problème c’est que ces vrais sujets ne sont que le prétexte à un réquisitoire inepte, délirant et dangereux qui accumule des contre-vérités et des fausses informations démontées des dizaines de fois, le tout dans une démarche qui confine à une opération de manipulation de l’opinion. 

Infirmiers.com : Comment lutter contre le complotisme en 2020 et qu’attendez-vous des pouvoirs publics ?

Rudy Reichstadt : Il faut déjà commencer par arrêter de lui trouver des excuses, d’être complaisant ou indulgent à l’égard du complotisme et de ses adeptes, parce que c’est un vrai danger. J’attends beaucoup de la société civile mais aussi de nos élites universitaires, des professionnels de l’information, des enseignants, des personnels de santé et, de manière générale, de chacun d’entre nous. Je pense qu’on n’a pas encore suffisamment pris la mesure du problème. Il y a les conséquences désastreuses que ce complotisme peut avoir en matière de santé publique, mais également sur notre capacité à continuer à vivre en démocratie. On a vu les ravages du complotisme de l’autre côté de l’Atlantique, on a vu ce que cela donne politiquement, et on le voit dans cette séquence post-électorale américaine. On a une démocratie américaine très abimée, avec une société coupée en deux. N’ayons pas la naïveté de penser que nous serions, ici en France, à l’abri de ce genre de scénario. Il ne faut pas nous croire préservés de cela et nous devons rester extrêmement vigilants.

Esprit critique, raison, précision sur les faits, choix des mots, sont cruciaux et surtout, ne rien concéder à cette fausse idée selon laquelle le conspirationnisme aurait un quelconque rapport avec l’esprit critique. Il en est la négation même ! Le complotisme est une crédulité bêlante, panurgique, qui se prend pour de l’indépendance d’esprit. Nous ne devons rien céder à cela. 

Les anti-vaccins : tous complotistes ?

Deux laboratoires ont annoncé ces dernières semaines de très bons résultats dans leurs essais pour trouver un vaccin contre la Covid-19. Et pourtant, l’opposition de la population à un potentiel futur vaccin pour lutter contre l’épidémie est forte, (une petite moitié de la population française) révèle une étude du 17 novembre pour la fondation Jean Jaurès sur les anti-vaccins en France. Pour Rudy Reichstadt, le mouvement anti vaccination en France est très marqué par la désinformation et par le recours à la théorie du complot, au point même que l’on a beaucoup de mal à trouver des activistes qui ne versent pas dans des arguments complotistes, explique le fondateur de Conspiracy Watch. Beaucoup sont notamment marqués par la théorie du complot de Big Pharma. Le grand modèle d’intelligibilité, c’est que les vaccins servent à enrichir les laboratoires et pas à prévenir ou à faire disparaître des maladies, résume Rudy Reichstadt. Et pour les plus extrémistes d’entre eux, les laboratoires en arriveraient même à inventer la maladie pour pouvoir vendre les vaccins à la population. A la marge, on trouve malgré tout des discours hostiles à certains vaccins en particulier et qui évitent de verser dans le conspirationnisme. Certaines de ces initiatives sont d’ailleurs portées par des médecins qui en appellent au principe de précaution et qui, sans remettre en question le principe de la vaccination en tant que tel, récusent son extension ou sa généralisation pour prévenir certaines maladies comme le papillomavirus par exemple. 

Notes

*Rudy Reichstadt est également l’auteur de L’Opium des imbéciles, un essai paru chez Grasset en 2019 sur la question complotiste.

**Le milliardaire est accusé par de nombreux complotistes d’avoir lancé la pandémie et d’être derrière un plan criminel de réduction de la population mondiale au moyen de la vaccination. 


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Journaliste susie.bourquin@infirmiers.com @SusieBourquin

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