Puberté précoce : quand s’inquiéter ? quand consulter ?

0
10



La puberté survient-elle de plus en plus tôt dans nos pays industrialisés ? Etape charnière de la construction d’un individu, à l’origine de larges transformations, la puberté, ce qui est normal et ce qui ne l’est pas, suscite de nombreuses interrogations pour les parents. Entretien avec Claire Jeandel, pédiatre endocrinologue au CHU de Montpellier.

La puberté est un phénomène orchestré par l’hypophyse, cette glande nichée dans le cerveau, qui, aux alentours de 10 ans chez les filles et 11 ans chez les garçons, se met à produire des hormones qui auront des effets sur les gonades, les ovaires pour les filles et les testicules pour les garçons. On parle de puberté précoce lorsque des signes de développements pubertaires sont observés chez les filles avant 8 ans et chez les garçons avant 9 ans.

Le phénomène touche surtout les filles qui sont dix fois plus concernées que les garçons. Dans de rares cas, cette puberté peut être due à une tumeur, il n’en sera pas question ici. Nous nous intéresserons à la puberté précoce centrale idiopathique, celle pour laquelle aucune cause n’est observée et qui représente la grande majorité des pubertés précoces. Source d’inquiétudes et de questionnements légitimes pour les parents, la puberté précoce nécessite un suivi chez un spécialiste. Diagnostic, prise en charge, traitements… la spécialiste Claire Jeandel, pédiatre endocrinologue au CHU de Montpellier nous répond.

A quels signes chez l’enfant, les parents doivent-ils être particulièrement attentifs ?

Claire Jeandel : Chez les filles, c’est surtout le développement des seins qui doit interpeller. Plus rarement, cela peut aussi être une croissance qui s’accélère ou le développement de la pilosité. Chez les garçons, détecter la puberté précoce est plus compliqué car elle est beaucoup moins visible. Il s’agit d’abord de l’augmentation du volume des organes génitaux, dans un premier temps les testicules et ensuite de la taille de la verge. La pilosité peut aussi apparaître mais en général, cela intervient dans un second temps. Pour les parents de garçons, il s’agit surtout d’être bien attentif à une croissance qui s’accélère. Un pic de croissance doit conduire le médecin à examiner les organes génitaux.

Lorsque les parents observent ces signes chez leur enfant, que doivent-ils faire ?

Il faut avant tout consulter son médecin traitant. Les praticiens de ville, surtout les pédiatres, sont bien informés et formés sur le sujet de la puberté précoce. Ils sauront s’il faut procéder à des examens urgents ou pas. Des signes chez un enfant, remarqués par les parents, nécessitent toujours une appréciation par un praticien.

Concrètement, que ce passe-t-il quand une puberté centrale se déclenche ?

La puberté centrale est régulée par la glande hypophysaire. Dans de très rares cas, elle est liée à une tumeur cérébrale. Si non, on parle de puberté précoce centrale idiopathique (sans origine connue, ndlr), soit la puberté centrale que tout un chacun développera. L’hypophyse sécrète des hormones qui stimulent les gonades. Les ovaires se mettent alors à produire des hormones féminines, les testicules des hormones masculines, à l’origine des caractères sexuels secondaires comme le développement des seins chez les filles ou l’augmentation du volume des testicules chez les garçons. Ce sont les dosages hormonaux qui permettront de connaître le niveau de mise en route de la glande hypophyse.

Quand le diagnostic de la puberté centrale idiopathique est posé, un traitement est-il toujours proposé ?

Il faut se demander quel est le risque pour l’enfant de faire sa puberté très jeune. L’un des risques principaux est d’arrêter de grandir trop tôt. Il y a un véritable enjeu sur la croissance et la taille à l’âge adulte. L’autre risque est d’avoir ses règles tôt chez les filles et une virilité affichée précoce chez les garçons. A mes yeux, ce risque n’est pas suffisamment pris en compte dans les recommandations, cela peut être très pénalisant d’être féminisé ou virilisé très tôt. En primaire, cela reste tout de même compliqué d’avoir ses règles! La mise en place ou non d’un traitement fait l’objet d’une grille d’évaluation par un spécialiste de l’endocrinologie pédiatrique. Il faudra tenir compte de plusieurs paramètres qui ne sont pas exclusivement médicaux.

Sur quels critères décide-t-on ou non de traiter un enfant ?

L’indication du traitement ne doit être posée que par des spécialistes. Aujourd’hui, on dispose d’une grille de mise en place du traitement afin d’avoir une efficience sur la croissance. L’âge de l’enfant, le pronostic de sa taille adulte, le risque de développer rapidement sa puberté… C’est une discussion qu’on a avec les parents. Est-ce que l’enfant qu’on a en face de nous, qui a démarré sa puberté et chez qui on a fait la preuve qu’il n’y avait rien de plus grave, présente-t-il un risque important pour sa croissance?

Qui sont les enfants qui selon vous devraient-être traités ?

On est beaucoup plus vigilant à encourager les parents au traitement quand les enfants sont très jeunes et quand ils sont de petite taille au début des signes. Ce tableau laisse entendre que si on laisse évoluer la situation sans la médicaliser, cela aura de lourdes conséquences sur la taille adulte.

Quel est le traitement proposé ?

Dans le cadre de la puberté centrale idiopathique, le concept du traitement est de bloquer à la source de l’hypophyse les hormones qui sont produites trop tôt. On donne à l’enfant, en injection, des analogues de la GnRH (Gonadotropin Releasing Hormone en anglais ; hormone de libération des gonadotrophines hypophysaires en français, ndlr). Ce traitement bloque l’activité de la glande hypophyse.

Quels sont les effets secondaires de ce traitement ?

Ce traitement n’est pas anodin et il est bien normal que cela mène à une réflexion des parents lorsqu’il est proposé. Toutefois, je ne vois aucun effet secondaire hormis les effets positifs attendus. Mais il a des effets indésirables comme des allergies au point d’injection ou une prise de poids notamment.

Comment rassurez-vous des parents inquiets ?

Le traitement d’un phénomène normalement physiologique peut parfois dérouter les parents. Ils redoutent notamment les difficultés à l’âge adulte pour avoir des enfants. Ils se demandent comment, en arrêtant les règles, elles pourront reprendre normalement après le traitement. Ce traitement est utilisé dans le traitement des cancers de la prostate et en fertilité pour décider du moment de l’ovulation. On le connaît depuis plus de 30 ans ces médicaments, on en fait l’expérience dans le traitement de la puberté précoce depuis des années. En terme de sécurité, on a l’expérience nécessaire.

Comment peuvent s’expliquer ces pubertés précoces centrales ?

Quand on a exclu la tumeur, on retrouve très fréquemment dans le panel des petites filles qui démarrent leur puberté jeune, un poids excessif. Certaines protéines bien particulières, accumulées en cas de surpoids, sont très certainement des protéines qui permettent l’expression de la puberté au niveau de la glande hypophyse. Nous incitons les parents à prendre en charge très sérieusement la problématique du poids. On ne peut pas essayer de freiner la puberté d’un côté et de l’autre laisser courir un phénomène qui stimule l’hypophyse, c’est contradictoire et peut nuire à l’efficacité du traitement. Il faut bien expliquer aux parents que le poids en excès peut expliquer le phénomène de la puberté précoce et qu’il faut s’en occuper.

Constatez-vous, dans votre quotidien professionnel, que les filles sont pubères de plus en plus tôt ?

L’âge moyen des premières règles est toujours aux alentours de douze ans. Mais pour les extrêmes, l’âge de l’apparition des premiers signes, lui, a effectivement changé.

On pointe volontiers les perturbateurs endocriniens (bisphénol A, pesticides…) comme responsables de la puberté précoce. Est-ce l’unique explication ?

Certains éléments environnementaux peuvent en effet expliquer certaines manifestations plus précoces chez certains individus de la puberté. Mais tout le monde est soumis au même environnement et n’exprime pas ce phénomène. Plausiblement, par le biais des récepteurs, certains individus ont sans doute une sensibilité plus importante à un bruit de fond de perturbateurs endocriniens, présents dans l’alimentation ou l’environnement, que d’autres. Ces perturbateurs endocriniens jouent très certainement un rôle mais on ne peut pas en faire l’explication exclusive. La question est encore très débattue entre scientifiques. On pourrait aussi avancer une explication darwinienne à ce phénomène : les femmes faisant des enfants de plus en plus tard dans nos sociétés occidentales, la nature pourrait-elle s’adapter en avançant l’âge de la puberté ?

En savoir plus :

L’incidence de la puberté précoce centrale idiopathique en France révèle une hétérogénéité géographique importante, BEH, 2017.

Lire aussi

Inscrivez-vous à la Newsletter Top Santé et recevez gratuitement votre livret de recettes légères et gourmandes



Source link

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here